Renaud Camus par Andrée Mansau


RENAUD CAMUS ET SES DEMEURES DE L’ESPRIT, ITALIE 1 NORD1

Communication à l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse le 10 octobre 2013.

Par Mme Andrée MANSAU2

Cette présentation de l’Italie du Nord concerne le voyageur-photographe Renaud Camus dont le regard croise celui de Stendhal, de Marcel Proust, de Paul Morand ou de Dominique Fernandez. Dans Demeures de l’esprit, Italie 1, tout commence à l’Ouest, à la villa Nobel de San Remo et s’achève à l’Est à Casa Moretti de Cesenatico. Cet ouvrage illustré par des photographies de l’auteur n’est ni journal de voyage ni guide touristique mais une nouvelle image surgit de la chambre obscure et de cet essai sur les artistes italiens. Demeures de l’esprit traverse la péninsule et l’histoire de l’Italie, avec ses compositeurs, ses peintres et ses écrivains ; la quatrième de couverture explique les buts artistiques de ce volume qui parle de l’art et de la littérature en toute liberté :

Le neuvième volume de ma collection Demeures de l’esprit est consacré à l’Italie du Nord. Les compositeurs y sont fortement représentés, notamment Verdi, bien entendu par sa maison natale, celle de son âge mûr et celle de son protecteur et beau-père Antonio Barezzi ; mais aussi Donizetti, Ponchielli et, plus inattendu Mahler pour sa maison de campagne de Dobbiaco, dans les Dolomites — de son temps Toblach, alors en territoire autrichien.

Les peintres sont quatre : Titien dans les Dolomites également ; Cinna di Coneglio dans la petite ville qui lui a donné son nom ; Mariano Fortuny dans son fameux palais de Venise ; et Giorgio Morandi dans ses deux résidences austères et quasiment cénobitiques, celle de Bologne et celle de Grizzana Morandi, dans les Apennins de l’Émilie. On peu aussi leur ajouter Canova le sculpteur.

Quant aux écrivains ils vont des plus illustres, tel Pétrarque, L’Arioste, Goldoni ou Manzoni, aux moins connus hors de l’Italie, ainsi l’étrange Alfredo Oriani ou le crépusculaire poète Marino Moretti, sur les rivages de Romagne. Le plus excentrique et le plus fastueusement logé est certainement D’Annunzio, en son énorme Vittoriale, au-dessus du lac de Garde.

Ajoutons à cette liste incomplète deux étrangers à la gloire assez différente : Alfred Nobel, le chimiste et fondateur de prix, qui mourut dans sa riche maison de gênes ; et Rainer Maria Rilke, qui écrivit à Duino, forteresse des la Tour et Taxis en surplomb de l’Adriatique, ses Élégies du même nom.

1 Demeures de l’esprit, Italie 1 Nord. Fayard, 2012. 481 pp.

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Cette présentation les limitera à quelques demeures : Arquà Petrarca où mourut Pétrarque, fondateur et universel par sa poésie en langue italienne, puis Via Canova, maison, musée et panthéon du sculpteur sublime et néo- classique admiré par l’Europe entière, enfin le palais-musée de Mariano Fortuny à Venise avec ses tissus qui habillent Albertine, la muse que Renaud Camus peintre partage avec Marcel Proust.

Renaud Camus. L’artiste.

Le château de Plieux, où vit Renaud Camus est une demeure de l’esprit ; dans la tradition des plus grands, de Victor Hugo à Romain Rolland, Renaud Camus est en effet romancier, essayiste, peintre, photographe. La création des Nuits de l’âme, en 2000 à Lectoure, inspirées par Saint-Jean de la Croix, réunissait musique et poésie ; les galeries de Plieux où sont exposées les créations de Jean-Paul Marchesi associent peinture, gravure, tapisserie et sculpture. La Salle des vents décorée par ce dernier ou la bannière peinte par Ugné Karvelis qui flottait au sommet du Donjon font partie des nombreuses créations originales exposées sur les murs de pierre blanche 3 ; les œuvres de Joan Miro y furent exposées. 4

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3 Précisons d’abord quelques dates dans la biographie :

1946 Naissance à Chamalières1942 Études école Massillon Clermont-Ferrand
1966-67 Oxford
1968 Droit Assas
1969 Licence Lettres, Philosophie et Esthétique Paris-Sorbonne
70-76 Lecteur conseiller Éditions Denoël
71-72 Enseigne la Littérature française à l’université de New York et Amherst, HendrixCollège
1979, Trucks, préfacé par Roland Barthes
1985-87 Pensionnaire à la villa Médicis
1987-88 Chronique culture du Monde. Missions AE Portugal, Suède, Brésil,
1992 Plieux association Pli selon Pli
2000 Yale, colloque sur Renaud Camus écrivain, 28-29 avril : articles de Thomas Clerc et Bertrand Poirot–Delpech
1999, 2000 Candidat à l’Académie française : 20 septembre
2010 Renaud Camus à Strasbourg avec Alain Finkielkraut, Basile de Koch etc.
2012 Septembre absolu. Fayard.
2013 En Lomagne album en ligne sur le site diverses images de Plieux, autoportraits, le chien Orage.
4 Lettre au Temps de Genève mars 2000 et polémique dans laquelle intervient Alain Finkielkraut. Voir aussi Luc-Olivier d’Alganges « Cavatine pour Renaud Camus » Éléments N°107,Décembre2002.AprèsLaCampagnedeFrance,écriten1994quinote«lequalificatif juif est plus délicat à manier et demande plus de précautions que ceux de basque, protestant ou même homosexuel », il est traité de pétainiste attardé par Jean Daniel et Patrick Kechichian. Un récent article, non signé, Le Point 3 octobre 2013 N°2142, présente sous le titre « Ce Camus qui n’aime pas l’étranger », l’évolution des opinions politiques de Renaud Camus sous une forme très discutable : les sous-titres « ex-militant homosexuel et membre du PS devenu le penseur d’extrême-droite le plus influent » se juxtaposent « Ce qui me fait horreur, le négationnisme, l’antisionisme, les néonazis, contrevérités ou contradictions sous couvert de la convention identitaire d’Internet ». La présente communication ne concerne nullement les opinions politiques de R.Camus ; écrite en toute liberté, elle ne saurait être un « Pour ou contre ».

page29image26448                                                                                                               —-

De la rue du Bac au château de Plieux, en passant par la Villa Médicis, l’œuvre de ce polygraphe se déploie dans le temps et dans l’espace ; la bibliothèque où l’association Pli selon Pli réunissait en colloque les meilleurs écrivains, abrite les livres du Maître et le visiteur curieux peut voir le Saint- Augustin traduit par Lucien Jerphagnon, Saint Jean de la Croix et Nietzsche ; le portrait de Chopin par Delacroix voisine avec le catalogue de l’exposition du centenaire de Zuloaga et il permet quelques échanges impromptus autour des somptueux Portraits de Maurice Barrès à Tolède ou d’Anna de Noailles peints par le peintre vasco-castillan. Derrière une porte, l’atelier de peinture du Maître s’ouvre et c’est un privilège d’admirer un Aleph de teinte écarlate, pas encore vernis, qui flamboie sur la table-chevalet ; d’autres Aleph de différentes dimensions, partagés entre Grand et Petit, Majuscules opulentes ou Minuscules délicates, étalent comme une palette teinte de blanc, bleu, rouge ou noir, cette Initiale symbole de la création qui marque le commencement du Monde. D’autres tableaux se déploient sur les murs en arc en ciel irisé à diverses dominantes : ils sont intitulés Albertine.Venise nous expliquera tout à l’heure ces leitmotive proustiens et borgésiens.

Renaud Camus, ermite en son donjon, écrit et peint à Plieux, centre du monde camusien, aux tours qui s’ouvre aux vents cosmopolites, au delà de la Lomagne déployée sous les fenêtre, souvent peinte ou évoquée dans les textes ; l’artiste peint tantôt la diffraction des couleurs et de la lumière, tantôt en larges coups de pinceaux figurant les champs ondulant sous ses yeux ; en ce moment après avoir voyagé et photographié, il achève à Plieux les demeures de l’esprit concernant la région parisienne.

Demeures de l’esprit

L’Europe est le sujet de la série Demeures éditée par Fayard : Grande- Bretagne, Danemark, Norvège, Suède, France Sud-Ouest et Sud-Est, Nord- Ouest : plus de neuf volumes illustrés de photographies par l’auteur ou de portraits et tableaux sont parus aux éditions Fayard entre 2008 et 2013. L’épigraphe de l’ouvrage qui nous occupe est empruntée à Marino Moretti : « La casa sa ch’io sono uno scrittore, sa come scrivo, conosce il mio stile : come lettrice è fin troppo gentile e direi, quasi, renera di cuore. » Le poète de Cesenatico, lecteur de Verlaine et de Barrès, appartient au crépuscularisme :

Ces vers souvent, sont étonnamment plats, mais on vous expliquera que c’est fait exprès. Il s’agissait avant tout de n’être pas lyrique, héroïque encore moins : modeste, résigné, près des choses. Encore le crépuscularisme fut-il expressément congédié sur le tard, ce qui est un comble.5 (Demeures. Op.cit., 524)

Comment définir la Demeure de l’esprit ? La clôture de l’ouvrage sur la demeure du poète et essayiste à Cesenatico donne ce qui pourrait être une définition :

Maison de famille, maison natale, maison fatale, la demeure de Cesenatico est donc une résidence de jeunesse, une résidence d’extrême vieillesse-car Moretti est venu y vivre ses dernières années-, et entre temps, elle fut une maison de vacances, de belle saison, de travail bien sûr : bref, la maison d’une vie, port d’attache entre de nombreux voyages, en France, en Angleterre, mais encore beaucoup en Belgique et aux Pays-Bas, vers cette Flandre de béguinages (et aussi on aime à la croire, des plaisirs) à laquelle le crépuscularisme doit tant à travers les symbolistes, Rodenbach et Bruges-la-Morte.(6 Demeures. Op.cit., 518)

Les maisons de Verdi montrent l’évolution de la vie ; sans écrire une biographie, les différentes demeures montrent les temps d’une vie d’artiste ; dans celle de la naissance, à Roncole-Bussetto, le paysage environnant l’emporte « ce que l’on pouvait voir à partir de la dite maison natale, quand on y était, semblait plus joli, et paraissait mieux évoquer l’enfance du maestro, que sa demeure même » ; Sant’Agata, demeure où mourut Verdi,

« La villa Sant’Agata ne satisfait pas pleinement le désir de voir, de connaître et de ressentir. C’est une maison dont on ne garde pas une image très nette comme si quelque chose d’elle nous avait échappé. Elle n’en fait pas moins une excellente maison d’artiste, très fidèle à elle-même et à son grand homme ; …un musée dûment normalisé… ne garderait pas ce caractère intact d’habitation privée, réticente et intouchée » ; en revanche, le palais Barezzi de Bussetto, demeure de son beau-père et mécène Antonio Barezzi, proche du musée officiel, « au cœur de la ville verdienne par excellence, elle est un lieu éminemment verdien… Ses admirateurs ne devraient pas regretter la visite ».

L’ouvrage débute avec une demeure qui n’est pas celle d’un écrivain : la villa d’Alfred Nobel à San Remo en Ligurie. Le ton très personnel du monologue intérieur porteur de réflexions humoristiques, est donné dès l’incipit et les premiers paragraphes :

Alfred Nobel ne m’arrange pas. Quand on vient de France et qu’on est décidé à explorer les demeures de l’esprit ouvertes au public en Italie, sa maison est la première qu’on rencontre.

Nobel n’est pas un écrivain – bien qu’il ait écrit une tragédie, Némésis, … Ce n’est pas un artiste. Il est à la rigueur ce qu’on appelait jadis un savant, avant que le mot ne soit remplacé par le disgracieux scientifique. Indubitablement c’est un inventeur, et c’est à ce titre qu’il figure ici parmi les figures de l’intelligence et de la création. (11)

Chaque notice est très documentée. Là, le 9 décembre 1896, meurt Nobel, né Stockholm en 1833. Avec la résidence de l’avenue Poincaré à Paris abandonnée en 1873 et le manoir de Bjorkborn dans le Vänland acheté en 1893 et décrit dan le volume consacré à la Suède, savoir où était la résidence principale entre l’Italie, la France et la Suède entraîna de longs conflits juridiques entre la famille et la fondation Nobel.

 

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RENAUD CAMUS ET SES DEMEURES 31

Un autre prix Nobel figure dans l’ouvrage au N°24 : Guglielmo Marconi et la villa Griffone, à Sasso Marconi, province de Bologne, Émilie-Romagne. Passant des découvertes à leur exploitation commerciale, Marconi « revendique l’honneur d’avoir été le premier fasciste de la radiotélégraphie, le premier à reconnaître l’utilité de réunir en faisceau les rayons électriques, comme Mussolini a reconnu le premier, dans le champ politique, la nécessité de réunir en faisceau les énergies saines du pays pour la grandeur de l’Italie ». Marconi sera nommé en 1930 Président de l’Académie royale d’Italie. Il ne niera jamais ses liens étroits avec le fascisme et, né à Bologne le 25 avril 1874, il mourra le 20 juillet 1937 après avoir annulé la veille une entrevue avec le Duce. La légende dit même que la lettre proposant les détails de son invention sur la télégraphie sans fil fut ainsi annotée de la main du ministre « Bon pour La Longara (l’asile d’aliénés) » (395).

La fenêtre d’où partit le premier signal radio au printemps 1895 qui valut à son inventeur le prix Nobel de physique de 1909 semble prête à s’ouvrir et le mausolée en travertin qui se trouve dans le parc de la villa porte gravé en lettres rouges cette inscription tirée du discours prononcé par le Duce au Sénat : « Diede con la suoa scoperta il sigillo a un’epoca della storia umana ».

Arquà Petrarca 7

La langue de Pétrarque fonde l’italien médiéval « beaucoup plus abordable que Dante» et cette demeure « à Arquà Petrarca, dans les collines Euganéennes, est une de celles qui m’ont donné l’idée ou le désir, de cette série de livres, les Demeures ». Cette province de Padoue, est aussi la terre de Virgile ; Pétrarque, poète et diplomate, vécut autant les cinq dernières années de sa vie à Arquà Petrarca qu’à Padoue « Il semble bien que sa résidence des collines n’ait été qu’une maison d’ été ou du moins de belle saison, et que de façon générale il ait passé ses hivers à Padoue où il possédait une maison à l’ombre de la cathédrale».8. Car Pétrarque fut un viator, allant d’Avignon à Rome où Urbain V avait rétabli « précairement » la résidence papale, et même en septembre 1373 à Venise. L’humaniste, lecteur familier de Virgile et de Cicéron souvent mentionnés dans les écrits latins, écrivain en langue latine des Rerum senilium9, est surtout celui qui le 6 avril 1327 croisa au seuil de Sainte-Claire en Avignon Laure de Noves dont il devint le platonique amant. Renaud Camus cite le sonnet CCXI qui fonde la figure de Laure aimée du prince des poètes : Mille trecento ventisette, a punto su l’ora prima, /il di sesto d’aprile nel laberinto intrai, né veggio ond’esca. Mille trois cent vingt-sept, tout juste, sur l’heure de prime, le sixième d’avril, j’entrai au labyrinthe, et n’en vois pas l’issue.10

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7 Arquà Petrarca, province de Padoue, Vénétie. Pétrarque. Ce vers évoque la rencontre avec Laure de Noves en Avignon.

8 Demeures. Op.cit., 293.

9 Demeures. Op.cit. cite l’édition bilingue réalisée par Pierre Laurens aux Belles Lettres..

10 Demeures. Op.cit., 286. Nous donnons la traduction de Henri Cochin. François Pétarque. SEDES, Paris.

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Henry Cochin, traducteur de Pétrarque, précise que « la dernière œuvre poétique qu’il ait travaillé à Arquà, à la veille de mourir, c’est ce Triomphe de l’éternité, qui est comme la conclusion de l’histoire de son âme » tandis que Renaud Camus mentionne « le studiolo du poète, voisin de sa chambre, où il fut retrouvé mort au matin, la tête sur un manuscrit virgilien ».

Car en poésie lyrique tout ramène « au Canzoniere, ce journal d’une âme en poésie, qui fait de Pétrarque un des pères de toute littérature autobiographique… La maison de Pétrarque est charmante, elle pourrait l’être encore davantage. Il faudrait également veiller à ce que le paysage ne se dégrade pas trop vite, dans les collines alentour et dans la plaine qui les lèche de très près, et qui, pou, est déjà perdue ».11 Victime de son succès, lieu de pèlerinage, « le souci d’authenticité, au sens où nous l’entendons, n’a pas toujours été au cœur des préoccupations de ses propriétaires successifs », cette demeure est cependant faite pour la gloire de Pétrarque.

Antonio Canova.

Le chapitre sur Antonio Canova12 à Possagno amène le lecteur au XVIIIe siècle et dans l’Italie envahie par Bonaparte. Il est composé par les commentaires sur le sublime, les mentions des diverses sculptures, Pauline Borghèse, Napoléon, Thésée, le tombeau de Marie- Christine à Vienne. La vie de Casanova, de la naissance à Possagno, le 1er novembre 1757, aux travaux pour les Papes, pour Napoléon et pour les Grands à Rome, jusqu’à la mort à Venise, le 13 octobre 1832 défile à travers des regards sur son œuvre. Tout s’achève avec « une visite complémentaire indispensable — ou inévitable, c’est selon, du très étonnant Tempio au sommet du village » où Casanova repose avec son frère, l’évêque de Mindo « qui mena à terme la ruineuse construction » de la copie du Panthéon qui leur sert de tombe. Renaud Camus ne décrit la sculpture de Canova pour ou contre Stendhal ; d’ailleurs fidèle aux rares règles de ce dernier, il ne décrit pas ; il recherche la signification de l’œuvre d’art et de son style :

Je songe… à un éloignement froid sans vibration…s’agissant du néo- classicisme cet éloignement est d’autant plus étrange dans mon cas – le seul que je puisse observer de l’intérieur malheureusement-, qu’il n’intervient pas à propos de l’architecture, par exemple, ni de l’idée, du concept, des enjeux intellectuels du mouvement et de la période, qui au contraire , me passionnent… ; mais qu’il sévit durement quant à la peinture, dans la majorité des cas, et plus rigoureusement encore quant à la sculpture, qui pour ma part, et c’est le cas de le dire, me laisse de marbre presque toujours.13 Stendhal qui passe sans cesse de la poétique, de la sensibilité du cœur humain aux malheurs des peuples, commente le tombeau de Clément XIII dans les Promenades dans Rome et aboutit à la même sensation de froideur :

« Presque tout est sublime dans le tombeau de Clément XIII, (Rezzonico), mort en 1769…homme médiocre, fort honnête et dévot de bonne foi…C’est ce que l’immortel Canova a divinement exprimé dans la tête de ce pape, qu’il a représenté priant….On peut comparer à ce tombeau celui de Marie-Christine, à Vienne, par Canova…(il) manque un peu d’unité ; il plaît surtout aux âmes froides. » 14

11 Demeures. Op.cit., 292 & 296
12 Via Canova, 74, Possagno, province de Trévise, Vénétie. Antonio Canova

 

13 Demeures. Op.cit., 171.

 

14 Promenades dans Rome. Éd.V.Del Litto. Bibliothèque de la Pléiade, 694-695.

 

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Froideur commune devant la sculpture néo-classique et questionnement commun sur l’effet de l’art sur le touriste, Canova procure à Stendhal « les heures les plus douces de son séjour à Rome » ; Renaud Camus cherche dans la maison-musée « ce panorama très large, passionnant et même indispensable pour les spécialistes ». Si les Trois Grâces conduisent le Touriste promeneur à s’interroger sur la difficulté à décrire la beauté, Renaud Camus met en parallèle sa sensibilité devant la Pauline Borghèse, et les commentaires de Dominique Fernandez, « obsédé de castrats », sur la statue de Napoléon et la nature androgyne de ce dernier. Le commentaire de Camus croise l’apparente improvisation du Touriste promeneur de Possagno à Rome ; le panthéon dressé pour Canova à Possagno, la tombe de Marie-Christine à Vienne, la statue nue de Napoléon, le Thésée, les tableaux sont des sujets communs aux deux auteurs. La comparaison s’impose mais si Stendhal dialogue avec l’artiste et avec ses œuvres, Renaud Camus commente en esthète le prodigieux talent et le génie du sculpteur.

Mariano Fortuny

Le palais Pesaro degli Orfei15 où Fortuny préparait les décors, les éclairages et les mises en scène pour Wagner, D’Annunzio et d’autres, a vu défiler Sara Bernhardt, la Duse préparant puis abandonnant la Francesca da Rimini de D’Annunzio. Entre 1906 et 1949, Mariano Fortuny y Madrazo installé à Venise en 1889 et devenu décorateur de tissus, a libéré les corps des femmes réelles en les revêtant de ses soieries et ses brocarts.

Son père était Mariano Fortuny y Marsal (1838-enterré à Rome en 1874), ce peintre raffiné des femmes fin de siècle dans les salons romains ou parisiens qu’il fréquente, est attiré par l’exotisme marocain ou le japonisme ; il réalise des tableautins rococos et l’aquarelliste offre des touches précieuses comme Portrait de ses enfants, Mariano y Maria Luisa. Mariano Fortuny y Madrazo né à Grenade le 11 mai 1871, meurt à Venise le 3 mai 1949 dans cette maison d’artiste devenue Museo Fortuny où « le pauvre Fortuny est réduit à la portion congrue » car les tissus réalisés pour les couturiers, les tentures sont souvent éclipsées par des expositions temporaires : « Fortuny n’y établit d’abord modestement, en 1899, qu’un atelier dans les combles.

Le palais vénitien ramène le viator Camus vers l’Espagne et vers les Venises littéraires et artistiques traversées par Marcel Proust. Il retrouve sa chère Albertine et le manteau de Fortuny qui enveloppe la disparue dans les broderies et transforme l’amante en fantasme. L’écrivain-photographe qui capte après Monet et Paul Morand les crépuscules et les dernières lueurs sur la lagune et la gondole des morts s’arrête sur la gondole et son image du lundi 24 octobre 2011 qui se trouve également dans l’album « Le jour ni l’heure ». Le critique choisit de nous montrer le palais-musée où le visiteur retrouve quelques tableaux et surtout les tissus : brocarts, satin et velours, imaginés pour les tisserands et les couturiers de la Sérénissime. Elstir, le peintre imaginé par Proust, parle ainsi à Albertine, aux premiers temps des Jeunes filles en fleurs à Balbec : « On dit qu’un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé le secret de leur fabrication et qu’avant quelques années les femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles, dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses patriciennes, avec des dessins d’Orient ».17

15 Palacio degli Orfei, puis Fortuny, campo San Benedetto, sestiere San Marco, 3958, Venise, Vénétie.

16 Demeures. Op.cit., 271..
17 Demeures. Op.cit., 276 d’après À l’ombre des jeunes filles en fleurs, II, in À la recherche du temps perdu, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, 252-253.

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Citant sans nulle cuistrerie les meilleurs critiques de Proust, Jean-Yves Tadié et Gérard Macé, Renaud Camus arrive à La Prisonnière18 :

Ainsi, les robes de Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d’évocation même qu’un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d’Orient où elles auraient été portées, dont elles étaient, mieux qu’une relique dans la chasse de Saint-Marc, évocatrices de soleil et de turbans environnants, la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire.

Une lettre de Proust en date du 17 février 1916, à Maria de Madrazo, sœur de Reynaldo Hahn, l’ami de l’écrivain, épouse de Raymond de Madrazo y Garreta, oncle maternel de l’artiste19:

Comme tant qu’elle est vivante (Albertine), j’ignore à quel point je l’aime, ces robes m’évoquent surtout Venise, le désir d’y aller, ce à quoi elle est un obstacle etc. Autrefois cette robe m’évoquait Venise et me donnait envie de quitter Albertine, maintenant le Carpaccio où je la vois m’évoque Albertine et me rend Venise douloureux. 20

Renaud Camus transpose en peintre qui joue avec les couleurs les lumières changeante du printemps de Balbec et de Venise « Mais tout à coup le décor changea ; ce ne fut plus le souvenir d’anciennes impressions, mais d’un ancien désir tout récemment réveillé encore par la robe bleu et or de Fortuny ».21 La Fugitive est envahie par le deuil, la mort, le crépuscule : « ma mère sentant la fraîcheur glacée qui tombait dans le baptistère, me jetait un châle sur les épaules » ; la mère, « femme drapée dans son deuil », comme une vieille femme de la Sainte Ursule de Carpaccio et la gondole ont remplacé Albertine et son manteau de Fortuny offert par le narrateur ; la voiture qui emporte à travers Versailles le narrateur et son amante qu’il ne va plus revoir.22 Le désir devient pervers et impossible à concrétiser avec Albertine morte ou avec la mère vêtue de noir comme la modèle du Carpaccio. Comme Dominique Fernandez « obsédé de castrats » servait de masque pour expliquer la conception de l’héroïsme de Canova, Albertine fugitive, d’Annunzio et Wagner sont les ombres infernales, guides et doubles, du polygraphe Renaud Camus dans son exercice d’écriture sur Venise :

La pratique de la peinture a conduit Fortuny au souci de la lumière, le souci de la lumière à la passion de l’électricité, la passion de l’électricité à l’art des éclairages, l’art des éclairages au théâtre, le théâtre aux costumes, des costumes aux tissus, les tissus à la mode ; et encore je ne sais où placer dans cette chronologie sans doute arbitraire, reconstituée de chic à titre d’hypothèse parmi d’autres, le goût et le talent de la photographie ou l’expertise en matière muséographique.23

18 Demeures. Op.cit., 276 ; À la recherche du temps perdu, Op.cit., T.III, 872.
19 Parfois associé à Mariano Fortuny père pour réaliser des tableaux- El jardin de la casa Fortuny

20 Op.cit., 278, d’après Marcel Proust. Correspondance, T. XV, 57. À la recherche du temps perduOp.cit., La Fugitive, 646-647. Demeures. 

21 À la recherche du temps perduOp.cit., La prisonnière, 411.

22 À la recherche du temps perduOp.cit. La Fugitive, 646-647. 23 Demeures. Op.cit., 288.

23 – Élégies de Duino. Citées p.242.

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Association de réflexion sur l’art, de l’essai philosophique et entretien sur la création liée à la demeure d’un artiste, les demeures de l’esprit sont la mise en forme d’un monde d’hommes où les femmes ne sont que muses, égéries, épouses ou mères d’enfants illégitimes. L’architecture offre un monde qui a souvent oublié le sacré ; pourtant le lieu de vie des artistes révèle l’esprit de celui qui y vécut analysé par un biographe doublé d’un guide ; même figés en musée, l’endroit où l’on se fixe, la demeure première ou dernière ne parlent pas que de détails et la biographie dépasse l’anecdote pour révéler les profondeurs de l’âme. Renaud Camus comme Stendhal ou Proust, ne s’intéresse guère aux mythes. L’amour de l’Italie, de sa langue et de son histoire, fait traverser les temps des Romains aux papes, de Marengo au fascisme. Des poètes comme Vincenzo Monti qui connut une gloire européenne à l’ère de Napoléon, ou Marino Moretti côtoient des esprits universels comme Byron, Dante et Leopardi pour la poésie, Nobel et Marconi pour la science, Verdi pour la musique. L’enquête pour faire le portrait d’un artiste à travers l’évocation de sa maison joint la précision au charme de l’écriture d’une parfaite clarté à la fois proche et lointaine des Mémoires d’un touriste de Stendhal ou de la camera oscura de Roland Barthes. La claire élégance du style camusien rejoint le dandysme pénétrant de Marcel Proust ou la désinvolture élégante de Paul Morand.

L’essayiste, militant dans d’autres écrits, a observé les demeures, Lieux de naissance, espaces de vie ou de création, lieux de séjour et d’inspiration, musées ou panthéons, sans en chasser les vents mauvais des guerres ou des tyrannies ; il a scruté le temps délirant qui souffle la mort comme Barrès, Proust et Borges, en aspirant à embrasser le monde de l’Alpha à l’Omega dans la solitude « hiératique, historiale, crénelée » de Plieux, comparable à celle de R.M. Rilke à Duino :

« Qui donc, si je criais, m’entendrait parmi les hiérarchies des anges ? Et, en supposant que l’un d’eux soudain me prenne sur son cœur : je succomberai, mort de son existence plus forte. Car le beau n’est rien que le premier degré du terrible ».24

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24 Demeures. Op.cit., 288. 23 – Élégies de Duino. Citées p. 242.



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